Les Illusionnistes – Lisa, l’héroïne des causes perdues
Chronique d’une inclusion en trompe-l’œil
Cet été, nous vous proposons une mini-série de portraits qui promeuvent ou sabotent malgré eux l’égalité de genre en entreprise. Ils sont inspirés de personnages croisés au fil de nos carrières et que, soyons honnêtes, vous reconnaîtrez sûrement dans votre entourage professionnel.
L’objectif est double : apporter une touche d’humour, parce que rire de soi et des autres peut parfois désamorcer bien des tensions, et susciter la réflexion, car les dynamiques d’inclusion ou d’exclusion se jouent souvent dans les détails de nos comportements.
Dès l’école, Lisa a appris la règle : pour exister, il faut être irréprochable. Pas une faute, pas un retard, pas une ombre au tableau. En entreprise, elle a transposé ce credo : dossiers rendus avant l’heure, réunions en cascade, missions “volontaires” qui s’accumulent comme des dettes. Son agenda ? Un Tetris où chaque case est une preuve d’amour pour l’entreprise. Lisa croit dur comme fer que la reconnaissance viendra. Un jour.
Le mérite, cette belle illusion
Elle a grandi avec l’idée que l’école récompense les bons élèves, et que le monde du travail, lui aussi, sait compter. Alors elle s’applique. Elle ne réclame rien, ne soupire jamais, ne regarde pas l’heure. À l’entretien annuel, on lui sourit : “Tu es une collaboratrice précieuse.” Mais quand il s’agit de passer des mots aux actes, le silence s’installe. Lisa attend. Elle est convaincue que la gratitude, un jour, se monnayera. Sauf que dans son entreprise, les félicitations ne coûtent rien ; et rapportent beaucoup à ceux qui les distribuent.
L’égalité, son combat… et son piège
Depuis toujours, Lisa a les yeux grands ouverts sur les injustices : les blagues sexistes, les promotions qui glissent entre les mains masculines. Alors elle s’engage. Problème : elle mène cette bataille dans un monde d’hommes qui voient en elle une aubaine. On lui confie la “mission inclusion” ; non rémunérée, bien sûr ; et on se félicite, dans les rapports RSE, d’avoir une femme si dévouée. Pendant ce temps, ses collègues, moins bruyants sur le sujet, empilent primes et promotions.
Lisa, elle, prépare des ateliers, rédige des chartes, anime des tables rondes. Elle croit encore que l’exemple suffira. Alors elle donne tout, jusqu’à l’épuisement. Ses week-ends ? Avalés par des PowerPoint sur la mixité. Ses vacances ? Reportées pour “ne pas freiner l’élan”. Pendant ce temps, les “grands défenseurs” de l’égalité se congratulent en comité de direction. Lisa, elle, se félicite d’avoir fait “bouger les lignes”. De quelques millimètres, peut-être.
La reconnaissance, ce mirage
Lisa incarne la combattante candide d’un système qui sait exploiter la bonne volonté des femmes au nom du progrès. Elle se bat pour une cause juste, mais sur un terrain miné : celui où la passion devient un prétexte pour ne pas payer le travail. Son histoire est celle d’une illusion entretenue : celle du mérite, du don de soi, de la reconnaissance toujours promise, jamais accordée.
Et si Lisa a raison sur une chose, c’est que l’égalité mérite qu’on se batte pour elle. Mais pas seule. Pas gratuitement. Et surtout, pas au prix de soi-même. Parce que les causes perdues le sont rarement par impossibilité. Elles le deviennent quand on laisse les mauvaises personnes en tirer profit.