Lorsque Alice me parle de sa colère, son salaire inférieur à celui de son conjoint dans le même domaine, alors qu’elle a plus d’expérience que lui ; son agacement d’assumer l’essentiel de la charge domestique, je trouve cela parfaitement légitime. Je l’encourage à chercher des solutions, à réclamer, à négocier, à ne pas céder.
Mais ce qui m’intrigue, c’est son refus obstiné de se dire « féministe ».
Un mot qu’elle prononce presque malgré elle, accompagné d’un rictus de dégoût.

J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi tant de femmes rejettent cette étiquette. Et j’en suis venue à une hypothèse inconfortable : le coût du féminisme est parfois plus lourd que celui de la servitude.
Car lorsqu’on développe une conscience aiguë des inégalités de genre, on visse sur son nez une paire de lunettes grossissantes dont on ne peut plus jamais baisser la correction. On voit tout : les écarts de salaire, les blagues faussement anodines, la charge mentale invisible, les attentes différenciées envers les filles et les garçons. Plus rien n’échappe au regard.
Et savez-vous ce qui arrive lorsqu’on règle sa vue au maximum ?
On fatigue. On s’épuise.
Celles qui refusent de « voir net » ne sont pas nécessairement naïves. Au fond d’elles, elles savent. Mais elles choisissent, parfois inconsciemment, la continuité plutôt que la rupture. Faire comme leur mère. Comme leur grand-mère. Par fidélité. Par loyauté silencieuse. Pour maintenir l’ordre établi, pour rester à leur place et continuer d’appartenir à un clan, à une famille, à une société. Car voir, c’est risquer le rejet.
Quand les injustices sont intégrées très tôt, elles deviennent des automatismes. Une norme. Une évidence. Ce qui est normal n’a pas besoin d’être interrogé. Ce qui est transmis n’a pas besoin d’être débattu.
Alors certaines préfèrent se ranger du côté des plus forts ; quitte à se trahir un peu. Elles ont intégré l’idée qu’une certaine sécurité, physique ou financière, passe par l’adhésion au système. On leur a répété toute leur vie qu’il ne fallait surtout pas « finir seule ». Alors mieux vaut accepter une situation injuste que d’affronter le regard compatissant ou pire, moqueur des autres.
Mais lorsque l’on voit toutes les inégalités, la tranquillité d’esprit s’effondre.
Le quotidien devient un terrain miné. Chaque phrase est disséquée. Chaque comportement analysé. Chaque injustice, même minuscule, résonne comme une alarme intérieure.
Être trop consciente, c’est parfois devenir la rabat-joie de service. Celle qui « exagère ». Celle qui « voit le mal partout ». Celle qui « ramène tout au féminisme ». On perd en légèreté ce qu’on gagne en lucidité.
Et la lucidité est exigeante. Elle oblige à parler quand on préférerait se taire. À corriger quand on voudrait laisser passer. À négocier quand on rêve de paix. À poser des limites quand on a été éduquée à plaire.
Elle abîme parfois les dîners de famille. Elle complique les relations amoureuses. Elle transforme les réunions de travail en arènes symboliques. Elle introduit du conflit là où le silence aurait maintenu l’illusion de l’harmonie.
Être consciente des injustices, c’est vivre avec une tension permanente entre le désir de justice et le besoin d’amour. Entre l’envie de changer le monde et la fatigue d’avoir toujours à se battre.
Alors oui, peut-être que certaines femmes ont « tout compris ».
Elles ont compris que voir coûte cher. Que nommer isole. Que résister expose.
Et parfois, elles choisissent la paix apparente plutôt que la guerre intérieure.
Mais il existe aussi une autre vérité.
Car si la conscience fatigue, elle libère. Elle permet de sortir de la confusion. De comprendre que la colère n’est pas une hystérie personnelle mais une réaction politique. Que l’épuisement n’est pas une faiblesse individuelle mais le symptôme d’un déséquilibre structurel. Voir, c’est douloureux. Mais ne pas voir, c’est se dissoudre.
La question n’est peut-être pas : « Pourquoi refuses-tu d’être féministe ? »
Mais plutôt : « Es-tu prête à payer le prix de la lucidité ? »
Et surtout : comment faire pour que ce prix ne repose plus uniquement sur celles qui ont ouvert les yeux ?
Amina LADJICI-PATUREL
