Chronique d’une inclusion en trompe-l’œil
Cet été, nous vous proposons une mini-série de portraits qui promeuvent ou sabotent malgré eux l’égalité de genre en entreprise. Ils sont inspirés de personnages croisés au fil de nos carrières et que, soyons honnêtes, vous reconnaîtrez sûrement dans votre entourage professionnel.
L’objectif est double : apporter une touche d’humour, parce que rire de soi et des autres peut parfois désamorcer bien des tensions, et susciter la réflexion, car les dynamiques d’inclusion ou d’exclusion se jouent souvent dans les détails de nos comportements.

Sophie, c’est le genre de personne qui vous accueille toujours avec un sourire doux, une tasse de tisane à portée de main, et un “vous savez, ça va s’arranger” en banderole invisible au-dessus de la tête.
À 38 ans, diplômée de la fac, elle a fait un chemin sans éclat mais sans heurts. Dans sa famille, on n’attendait pas grand-chose d’elle, à part d’être gentille, serviable, et de ne pas faire de vagues. Mission accomplie.
Sophie n’a jamais vraiment remis le monde en question. Si les hommes sont au pouvoir, c’est qu’ils y sont plus à l’aise, non ? Pas besoin d’aller chercher plus loin. Elle se considère déjà chanceuse d’avoir un CDI, un bureau (qu’elle partage parfois avec une plante verte un peu fatiguée), et un salaire correct.
Au travail, elle applique à la lettre ce que la direction lui demande. Pas de revendication, pas de fronde, pas de sursaut d’indignation : Sophie navigue dans l’entreprise comme sur un lac sans vent. Les collaborateurs l’aiment bien : elle est douce, à l’écoute, et incite chacun à “ne pas se laisser miner”. On vient lui confier des problèmes, parfois lourds. Elle écoute, compatit… puis dégaine son arme préférée : “Je vais étudier le sujet et je reviens vers toi.” Traduction : le sujet va se dissoudre lentement dans les oubliettes RH.
Les plus persévérants finissent par comprendre que l’escalier qui mène à Sophie est sans issue. Quant aux autres, ils arrêtent de parler. Et quand un cas de harcèlement éclate, Sophie devient soudain médiatrice express… mais pas dans le sens qu’on imagine. Elle relativise, temporise, et trouve toujours un mot pour dédouaner “le pauvre gars qui ne se rend pas compte” :
« Tu sais, il est un peu maladroit, faut pas tout prendre au premier degré ».
Ou encore :
« Ne te braque pas, ça va juste créer plus de tensions ».
Bref, un mélange de lavande et de chloroforme social.
Le soir, Sophie rentre chez elle avec le sentiment du devoir accompli. Elle reproduit, presque mécaniquement, les schémas familiaux qu’on lui a transmis : un foyer bien tenu, pas de conflits ouverts, et surtout la conviction que la réussite, c’est exactement cette vie tranquille qu’elle mène. Ni plus, ni moins.
Sophie, c’est la RH camomille : elle apaise tout… au point d’endormir les problèmes avant qu’ils n’existent vraiment. Et si elle ne bouscule rien, ce n’est pas par méchanceté — juste parce qu’elle n’imagine même pas que ça puisse être autrement. Les Sophie ne manquent pas : rassurantes, inoffensives, et parfois dangereusement passives. Elles ne détruisent rien, mais elles n’aident pas vraiment à construire non plus.
Illustration : Camille Gigleux
Texte : Amina Ladjici
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